MARGOT, MÉMOIRES D’UNE REINE MALHEUREUSE
Ce spectacle est imaginé « recitativo acompagniato », forme en vogue au XVIe siècle et précurseur du premier opéra de Monteverdi. Monologue accompagné de musique. L’actrice principale est une jeune fille un peu paumée, habillée à la mode des années ’90. L’orchestre qui accompagne son récit se compose de percussions, guitare basse, deux trompettes, un saxo, deux barytones, un quatuor à cordes, deux chanteuses et un sextet de voix d’hommes. Le décor : une chambre. L’action se passe dans la Bosnie quatrième année de la guerre 1991-95.
Chambre, jour. Entre une jeune femme, un livre à la main, une valise à l’autre. Elle parle, en s’adressant au livre
Ivo Andric… Lettre de 1920. Eeeh… Une lettre de 1920! ‘920 et déjà tout y est écrit.
(Elle lit)
« Cher vieil amii, na-na-na… na-na-na…
…. Oui, la Bosnie est un pays de haine.
…Entre vos amours et vos haines, on retrouve la même relation qu’entre vos montagnes hautes et les mille fois plus grandes et épaisses strates géologiques invisibles sur lesquelles elles reposent. Aussi, vous êtes condamnés à vivre sur des profondes couches d’explosif qu’embrasent de temps en temps ces mêmes étincelles de vos amours et de vos émotions cruelles et enflammées...
…Vous êtes pour la plupart habitués à réserver toute la force de votre haine à ce qui est près de vous. Les choses que vous aimez et qui sont sacrées pour vous se trouvent d’ordinaire par-delà trois cents rivières et trois cents montagnes, mais les objets de votre aversion et de votre haine sont là, près de vous, dans la même ville, ou même dans la maison voisine. De sorte que votre amour n’est pas très exigeant, tandis que votre haine passe très facilement aux actes. Et vous aimez votre pays, vous l’aimez ardemment, mais de trois ou quatre façons différentes qui s’excluent mutuellement se haïssent à mort et entrent souvent en conflit.
Maupassant, dans une de ses nouvelles, fait une description dionysiaque du printemps et termine en disant que par des jours comme celui-là on devrait coller partout l’inscription, « Citoyen français, prends garde à l’amour ! » Peut-être faudra-t-il rappeler aux gens de la Bosnie à chaque pas, dans chaque pensée et chaque sentiment, même le plus sublime, de prendre garde à la haine, la haine innée, inconsciente, contagieuse. Car ce pays pauvre et arriéré où vivent entassées quatre religions différentes aurait besoin de quatre fois plus d’amour, de compréhension mutuelle et de tolérance que les autres pays…
…Je réfléchis à cela, surtout ces derniers mois, pendant que je luttais encore avec la décision de quitter la Bosnie pour toujours. On comprend bien qu’un homme qu’assaillent des pensées pareilles ne dort pas bien. Et je restais éveillé dans la chambre dans laquelle je suis né, à côté de la fenêtre ouverte à écouter le bruit de l‘eau de la Milyatcka mêlé au son du vent de l’automne précoce au feuillage abondant.
Quand on reste jusqu’au matin tout éveillé dans son lit, on entend tous les bruits de la nuit à Sarajevo. Pesamment et sûrement, l’horloge de la cathédrale catholique sonne deux heures. Une minute plus tard (soixante-quinze secondes exactement, j’ai compté) sur un timbre un peu plus faible, mais pénétrant, l’horloge de la cathédrale orthodoxe sonne ses deux heures. Un peu plus tard, la tour de l’horloge de la mosquée du Bey sonne à son tour, elle sonne onze heures, onze heures turques spectrales, conformément aux comptes étranges de pays situés à l’autre bout du monde ! Les Juifs n’ont pas d’horloge pour sonner et seul un dieu méchant sait quelle heure il est maintenant, selon leurs comptes différents, d’une part pour les ashkénazes, d’autre part pour les sépharades. Ainsi, même la nuit, quand tout dort, dans le décompte des heures creuses du sommeil, veille la différence qui divise ces gens endormis ; ces gens qui, à l’état de veille, se réjouissent et se désolent, jeûnent et font ripaille selon quatre calendriers différents et inconciliables et envoient vers le même ciel tous leurs souhaits et leurs prières en quatre langues liturgiques différentes. Et cette différence, tantôt de façon invisible et sournoise, ressemble toujours à la haine et se confond parfois tout à fait avec elle.
Cette haine spécifique de la Bosnie, il faudrait l’étudier et la combattre comme une maladie pernicieuse et profondément enracinée. Je suis persuadée que les savants étrangers viendraient en Bosnie étudier la haine, comme ils étudient la lèpre, si seulement la haine était elle aussi classée comme un objet d’étude bien distinct.
Je songeais à me lancer moi-même dans l’étude de cette haine et à contribuer à sa destruction en l’analysant et en l’exposant à la lumière du jour. Peut-être était-ce même mon devoir, car, bien que je sois étranger, c’est précisément dans ce pays que j’ai vu, comme on dit, ‘la lumière du jour’. Mais après quelques tentatives et une assez longue réflexion, j’ai compris que je n’en avais ni les capacités ni la force. On aurait exigé de moi, comme de tous les autres, que je prenne parti, que je sois haï et que je haïsse. Et cela, je ne le voulais ni ne le pouvais. En cas de nécessité, j’aurais peut-être à la rigueur accepté de tomber victime de la haine, mais vivre dans la haine et avec la haine, y participer, je n’en suis pas capable. Or, dans un pays comme la Bosnie contemporaine, celui qui ne sait pas haïr est toujours un peu étranger et un monstre, souvent un martyr. C’est vrai même pour vous, Bosniaques de naissance, et plus encore pour un nouveau venu.
- Ainsi ai-je compris, une de ces nuits d’automne, en écoutant les appels étranges de ces différents voix des tours de Sarajevo, que je ne peux pas rester en Bosnie, ma seconde patrie, que je ne dois pas y rester. Je ne suis pas suffisamment naïf pour chercher de par le monde une ville sans haine. Non, j’ai seulement besoin d’un endroit où je pourrai vivre et travailler. Ici je ne le pourrais pas. Tu répéteras avec un sourire, condescendant peut-être, ton opinion sur ma fuite de Bosnie. Cette lettre n’aura pas la force de t’expliquer mon acte et de le justifier, mais il y a dans la vie des situations où il faut appliquer la règle latine ancienne : non est salus nisi in fuga (la fuite est le seul salut). Et je te prie de me croire juste ça : je ne fuis pas mon devoir humain, je fuis pour pouvoir le remplir complètement et sans entrave. À toi et à notre Bosnie je souhaite tout bonheur dans votre nouvelle vie populaire et étatique !
Ton M.L. »
(Elle referme le livre)
C’est le dernier livre dans cette maison, la maison du comandant en chef et de sa femme, maîtresse d’école de son état... actuellement en hôpital psychiatrique. Ma pauvre mère folle… Mais on ne peut pas le dire, on ne peut pas dire cela d’une femme de Général. Mon père s’est réveillé à deux heures du matin – c’était la semaine dernière. Maman se tenait debout au-dessus de lui. Les yeux fermés, immobile, avec une hache dans ses mains… Et elle priait. Les aides du camp de papa l’ont emmené chez les fous, mais ils n’ont pas réussi à lui enlever la hache des mains... Ce livre… En fait, le dernier reste du livre car j’ai fumé tout sauf cette lettre que je lis et relis presque tous les jours… J’aimerais que cette histoire survive la guerre…. C’est la quatrième année qu’on se fait des splifs, quatrième année de guerre…
Je déteste la guerre, je déteste la guerre, je déteste la guerre… Tu entends mon Général ? Eh Général… Tu entends ? Je DETESTE ta guerre… Ta fille, la fille du général le plus puissant déteste la guerre... la fille eh... fille du général… Maître de la guerre, maître de la vie et de la mort… Je déteste la guerre…. Je la DETESTE... mon Général…. Regarde- moi…Ta fille unique… Ta princesse… Ta petite coccinelle, ta petite fleur, ton tout au monde cherche un bout de papier pour se rouler un joint… Elle est trop longue ta guerre papa … Trop longue... c’est la quatrième année… Puis tu devais absolument envoyer mon mari, mon seul mari chéri, au front, ton front… Car tu ne fais pas d’exceptions… Tous mobilisés, et tous au front… Tu ne pouvais pas faire une petite exception?... juste une petite? À quoi sert d’arriver si loin dans la vie, de grimper au grade de Général si ce n’est pour arranger que la vie fasse quelques exceptions… Rien que pour toi, pour le grand Général du petit peuple – car: Les petits peuples ont besoin des grands généraux…
« Les petits peuples ont besoin de grands poètes Les petits acteurs gaspillent des grands gestes Les petits maris nécessitent des grandes épouses Les petits théâtres jouent des grandes épopées Les petites gens se paient des grandes bagnoles Les petites chansons demandent les plus grandes voix Les petits peuples ne reconnaissent que les grands poètes Les vaincus chantent les chants héroïques Et pendant ce temps, les vainqueurs se taisent discrètement »
Mon petit mari chéri… C’est sa robe préférée… Il l’appelait « ta petite robe couleur lilas » il disait que je n’ai qu’à la mettre quand j’ai envie de pleurer, et ça passera… Car quelqu’un à qui la couleur lilas va si bien ne peut pas pleurer…. Et cette robe couleur lilas avait toujours son odeur… Je peux mettre autant de parfum que je veux, je sens son odeur quand même… Mon petit mari chéri… Tu l’as envoyé aux premières lignes… C’est de là-bas qu’ils me l’ont emmené… Les prêtres ont mis à terre seulement de la viande hachée… et ont mis une médaille par-dessus... ce n’était plus mon mari … Car cette médaille, cette chair, ce n’est pas mon mari. Mon mari avait des grosses mains qui sentaient bon, et dont je couvrais les oreilles pour ne pas entendre ta guerre, tes rafales, vos chants héroïques... Je ne sais pas si une autre guerre me conviendrait mieux… J’en doute… Mais celle-ci… Dans ta guerre j’ai déjà perdu mon Général… dans cette guerre ma victoire n’était pas prévue… Dans cette guerre, il n’y a de victoire pour personne – ni les orthodoxes, ni les Catholiques, ni les musulmans… Qui alors ? ben, je vais te le dire mon Général… Ce ne sont pas les lions qui vaincront mais les vautours - les contrebandiers… Car quand on passe le pétrole depuis la Bulgarie, les Malboros depuis la Turquie, le café depuis l’Autriche, les Pampers depuis l’Italie, les putes depuis l’Ukraine, les Tampax depuis la Slovénie… Les Euros des vautours peuvent faire ce que personne d’autre ne peut faire. Ils ouvrent les fronts, arrêtent les feux de l’artillerie, les snipers font un break… Eeeeh, c’est l’héroïne d’Albanie qui pââââsse! eeeh l’HEROINE… Ici personne ne roule plus de pétards, tout le monde sniffe – l’héro c’est moins cher qu’un sandwich. Maaais… Rizla niet! Ce très fin papier à rouler les joints, ça, ça manque. Messieurs les contrebandiers - ni les nôtres, les leurs de l’autre côté, dans leur Sarajevo… çaaaa, ce Rizla ils ne pensent pas à l’importer dans cette guerre… Pourquoi ? Ça, on ne sait pas… On est en quatrième année de guerre. J’ai grillé toutes les collections de poésie de maman… Et maintenant ? Les autres, de l’autre côté, ils ont dû tous passer à l’aiguille… Eux aussi ont sûrement roulé le peu de livres qu’ils avaient… Moi je n’arrive pas à me shooter – j’ai essayé, ça me fait mal… Oh Seigneur, pardonne- moi, je prends juste cette première page »
(Elle fait le signe de la croix et sort la Bible cachée dans l’armoire.
Noir. Le sextet vocal entame Notre Père – la lumière est seulement sur la fille qui tient la Bible entre ses mains)
« Qu’est ce que c’est que ça ? (la lumière éclaire toute la scène) C’est l’écriture de maman… C’est seulement la couverture de la Bible… MEMOIRES D’UNE REINE MALHEUREUSE…
(Elle lit) Je commence ces mémoires ce 5. Mai 1570 car je viens de le rencontrer. Aujourd’hui. Il m’a dit “Marguerite de Valois, je vous admire”. L’intonation ... basso profondo… Quel homme ! Il m’a récité Ronsard pendant que nous dansions :
Ainsi commence la lecture des mémoires d’un temps malheureux d’une femme malheureuse qui – pour ne pas écrire ses propres mémoires de malheur - invente des mémoires de femmes d’autres temps malheureux, qui – comme elle – auraient pu être heureuses si le monde n’avait pas été créé par les hommes à la mesure des hommes.

